POLITIQUEMENT CORRECT

 

 

                                                                                                             

 

L'éditeur leva le nez de la page imprimée et porta sur Geoffroy Lantier un regard interloqué.

«  C'est  avec Çà que vous comptez obtenir le prix ?

- euh... oui. »

Un pesant silence s'installa dans le bureau qu'aucun des deux hommes n'osait briser. Geoffroy eut accueilli avec un immense soulagement le bruit d'un vol de moustique dans la pièce, ou le sifflement des véhicules qui passaient, cinq étages plus bas, sur le quai Voltaire. Mais l'insonorisation parfaite ne laissait rien filtrer à travers la porte et les fenêtres closes. Le malaise du jeune écrivain était rendu plus terrible encore par l'aspect vieillot des objets et des meubles sur lesquels il devait poser son regard pour éviter celui du directeur. Celui-ci avait opté pour le style premier empire, qui lui semblait convenir parfaitement à cet immeuble du dix-huitième siècle, situé au cœur du vieux Paris, à deux pas de l'ancienne Académie Française. Le seul indice de modernité visible de la baie vitrée était la grande tour du nouveau trade center de Saint Denis qui étirait vers le ciel, au-delà du Sacré Cœur, ses deux cents étages de métal et de plastique. À cette exception, et bien sûr en faisant abstraction des quelques aéromobiles qui s'aventuraient parfois jusqu'à la hauteur du bureau, on aurait pu se croire au début du vingtième siècle. Rien n'indiquait qu'on était dans les années soixante du vingt-et-unième, qu'on appellerait par la suite « les sixties ».

 

Geoffroy, qui résidait au soixante-quatorzième étage dans la ville nouvelle de Souillac-Rocamadour, se sentait affreusement dépaysé. Il regrettait d'avoir passé presque une heure dans les transports pour venir défendre son manuscrit aux éditions « Top ». Le mutisme du directeur ne présageait rien de bon. Le silence devenant insupportable, Geoffroy se résolut à parler :

« Qu'est-ce qui ne va pas ? 

-  Comment ? Vous ne vous rendez pas compte ? Ce texte est pi-aille de bout en bout. C'est le moins pi-ci que j'ai jamais lu de ma vie. Qu'avez-vous retenu de vos cours de politiquement correct à l'école ? Vous n'obtiendrez jamais le Mickey Price avec cette nouvelle !

 

Le Mickey Price, version classic-frenchie était la plus haute distinction littéraire francophone. En fait c'était la seule qui subsistait après la fusion des Goncourt, Interalliés, Femina etc... en une seule compétition. Le niveau des élèves en français avait connu dans la première moitié du siècle une formidable chute. Due à l'utilisation croissante d'appareils sensoriels à prise directe, ayant relégué la littérature au rang de distraction moyenâgeuse. Et surtout aux nouvelles méthodes de lecture enseignées dans les free schools qui n'avaient d'autre objet que de permettre à un écolier d'assimiler et de synthétiser rapidement un message publicitaire.

 

Et pourtant cet abandon de la littérature se produisait à l'époque même où la technique informatique permettait de réaliser des merveilles en ce domaine. Loin des performances poussives des vérificateurs d'orthographe et de grammaire du début du siècle les ordinateurs, dès 2020, disposaient de programmes leur permettant, après avoir assimilé en quelques microsecondes le texte des « Misérables », d'écrire un roman sur n'importe quel sujet dans le style de Victor Hugo. Mais, dans ces années là, Hugo était pratiquement inconnu du grand public. Cependant les autorités surent convaincre le peuple des dangers que pouvait lui faire courir un tel progrès. La loi de 2024, proposée par le comité de régulation planétaire, qui promulguait la séparation de l'informatique et de l'écrit, fut adoptée par référendum mondial à une immense majorité, malgré une très faible participation. Et les fautes d'orthographe firent leur réapparition sur les copies des écoliers ; du moins de ceux, très rares, qui savaient lire et écrire.

 

La Disney World Company, qui régnait sur les activités culturelles de la planète décida, dans sa campagne de préservation des langues locales, de consacrer un important budget à la promotion du livre, dont la production francophone était tombée à une cinquantaine de volumes par an. L'instauration du Mickey Price, doté d'une prime de 5 millions de TMUs eut pour effet un formidable regain d'intérêt pour la littérature. On se mit à étudier la grammaire, la conjugaison ; à lire les grands classiques du vingtième siècle, Picsou magazine, la collection Arlequin pour les plus courageux ; à étudier les chansons de Sacha Distel, Sheila et Dany Brillant.

 

Les seules contraintes imposées aux participants étaient d'une part que le sujet de l'ouvrage fut une histoire déjà exploitée par l'entreprise Disney, d'autre part que le texte n'excédât pas dix pages. Le lauréat de l'année, outre la prime, voyait son oeuvre adaptée dans sa langue en programme sensoriel dont il touchait un pourcentage des ventes.

 

Si la plupart des auteurs concouraient en candidats libres, les meilleurs, ceux qui ne faisaient pas trop de fautes d'orthographe et de syntaxe, étaient présentés par les grandes maisons d'édition. Celles-ci, qui avaient totalement disparu à la fin des années trente, ou s'étaient reconverties dans la publicité, renaquirent de leurs cendres grâce à la Disney World Company qui permit au livre papier de revenir à la mode.

 

Geoffroy Lantier était un des prosateurs les plus talentueux de la francophonie. Son caractère entier et intransigeant le condamnait à une quasi-solitude qu'il meublait de livres classiques et de vieux films. Il avait raté de peu à deux reprises le Mickey Price. La première fois avec « les Rapetous sur le Lac de Constance », la deuxième avec « les tourments de Pinocchio ». Son style était parfait mais les audaces qu'il se permettait dans la narration faisaient de lui un auteur sulfureux. On lui reprochait d'être trop intellectuel, trop prétentieux, pas assez « grand public ». Et surtout de prendre trop de libertés avec les convenances morales.

 

L'emballage de bonbon jeté sur le trottoir au bord du lac par un des Rapetous, alors que les corbeilles à papier devaient y être très nombreuses ; la réflexion de Pinocchio osant dire à la fée « on n'est pas de bois ! » ; ces deux faux-pas le  privèrent de la plus haute distinction accordée à un écrivain.

 

Les éditions Wizz ayant unilatéralement mis fin à leur collaboration, il avait décidé de se tourner vers « Top », à la réputation plus avant-gardiste. Dans le grenier de la maison de ses grands-parents il avait découvert au cours d'un déménagement des exemplaires jaunis en livre de poche des « Illuminations » d' « Une saison en enfer » et des « Fleurs du mal ». Au cours d'une année sabbatique qu'il passa coupé du monde dans un monastère bouddhique ou il perdit définitivement le sens des réalités, il avait dévoré ces livres puis s'était attelé à la rédaction d' « Une aventure de Tarzan ». Animé d'une fougue créatrice qui lui faisait négliger l'exigence principale de la littérature du vingt-et-unième siècle : Le PC, le politiquement correct ! Mais à la relecture de son oeuvre il lui sembla, aveuglé qu'il était par un oubli des véritables règles, qu'elle respectait à la lettre l'éthique du moment ; il y avait des noirs, des blancs, une femme. Et les homosexuels n'étaient pas oubliés non plus...


« Nous ne pouvons publier ça ! - reprit le directeur des éditions Top après un nouveau silence. Aucun juré n'osera accorder sa voix à un texte aussi scandaleux ! Aussi vrai que je m'appelle Azzedine Laouari !

-  Mais pourquoi ?

- Vous jetez le discrédit sur les humains à pigmentation épidermique non claire. Et vous vous payez le luxe de désigner ces HPENC du non de n... (pardon !). Vous en faites des assassins gratuits. Et, qui plus est, qui ne s'attaquent qu'aux blancs (excusez-moi ! Aux HPEC, vous voyez dans quel état vous m'avez mis !).

- Mais je suis moi-même métis, comme vous voyez ! Ou si vous préférez HPEPC (dans ce cas je vous prie d'interpréter la lettre P comme « presque », et non comme « pas »). Comment pourrais-je attaquer mes ancêtres ? D'ailleurs je leur donne le beau rôle. Les porteurs de mon récit sont intelligents et cultivés.

- Justement ! Là c'est du racisme à l'envers. Aucun groupe ethnique ne peut être décrit comme supérieur à un autre. Il y a aussi des HPEC parmi nos lecteurs. Peuvent-ils se reconnaître dans ces personnages caricaturaux lâches et intéressés comme les membres de l'expédition, ou inculte comme le héros, ou bien infidèle comme l'héroïne principale. Tiens ! Puisqu'il est question de la femme, vous la faites intervenir dans l'histoire en tenant un balai, dans le parfait schéma de la ménagère soumise. Qu'en penserait une femme d'aujourd'hui ?

- Vous voulez dire une personne à la masculinité réduite ou inexistante.

- Oh ! Ne faites pas d'ironie ! -lâcha le directeur d'un ton las.

- Mais je ne fais que ça dans mon texte ! C'est une oeuvre parodique ! Je ne me moque pas des HPENC, des HPEC, des femmes ni de quiconque, je me contente juste d'ironiser sur les films de Tarzan avec Johnny Weissmuller produits au début du vingtième siècle !

- Et vous croyez que vos allusions seront comprises ? Toutes les copies de ces films qui circulent ont été expurgées par le comité d'épuration éthique. Les scènes où l'on voit des HPENC tomber dans le vide et toutes celles qui ne sont pas PC ont été supprimées, la bande son a été modifiée de façon que les personnages parlent un langage qui ne les dévalorise pas. Pourquoi, selon vous, « Tarzan et sa compagne » ne dure-t-il aujourd'hui que huit minutes ? Quand la version initiale s'étalait sur une heure et demie...

- Hommes d'aujourd'hui avoir attrapé fièvre des marigots - répondit sentencieusement Geoffroy Lantier.

- Oh ! Arrêtez votre persiflage ! Mais, dites-moi, d'où vient la connaissance que vous avez de ces vieux films ? Je suis dans la force de l'âge. Ayant 79 ans, un homme comme moi a pu les regarder dans leur version intégrale. Mais vous ? Vous êtes à peine sorti de l'enfance !

- Mon arrière-grand-père possédait dans les années  2000 une boutique de location de vidéo. Il ne jetait rien et juste avant de mourir, il m'avait offert un lecteur de DVD (une machine qui permettait de visionner des gros disques chargés d'images) et une télévision. J'ai ainsi pu regarder « à l'ancienne », sans utiliser mes implants cérébraux, tous les chefs d'œuvre audiovisuels dans les mêmes conditions que leurs premiers spectateurs. C'est peut-être pour cette raison que je suis moins choqué par le PI que les gens de ma génération.

- Ah ! Les DVD ! Toute mon enfance ! Dit Laouari d'un ton rêveur. Quand j'étais jeune, bien avant la promulgation des lois de protections des minorités et la création du conseil mondial de lutte contre les atteintes à la morale égalitaire et pour le respect des valeurs universelles, on pouvait voir des choses horribles - la voix de l'éditeur montait, trahissant une excitation grandissante- Et en lire aussi ! J'ai eu entre les mains un livre écrit par un certain marquis de Sade. Vous ne pouvez vous imaginer combien c'était PI !

- Oh ! Que si ! J'ai lu tout Sade !

- Quelle éducation ! Je comprends mieux votre goût pour le scandale.

 

Azzedine Laouari se leva, indiquant par ce geste que l'entretien était terminé.

-  Comment ? C'est tout ? Se révolta Lantier.

-   Nous n'avons plus rien à nous dire, Monsieur.

-  Bon ! Si je comprends bien, vous ne voulez pas de mon texte.

-  Vous comprenez très bien !

 

Le ton montait entre les deux hommes. Le directeur, ayant le pressentiment que les choses allaient mal tourner, effleura discrètement un senseur placé sous son bureau. Geoffroy Lantier s'exclama d'une voix qui commençait à trembler :

-  J'ai passé six mois à écrire cette nouvelle. Et... et vous la balayez d'un revers de main. Tout ça pour votre foutu politiquement correct.

-   Calmez-vous mon cher. Elle est impubliable. Mais vous pouvez toujours revoir votre copie. Vous écrivez admirablement. Revenez me voir avec quelque chose de plus, comment dire ? Gentil.

-   Je ne changerai pas une virgule à ce texte ! S'écria le jeune homme.

-   Si vous voulez d'autres raisons à mon refus, je peux vous en trouver à la pelle : par exemple : votre nouvelle fait la part belle à la consommation d'alcool.

-   Mais c'est pour en dénoncer les effets - répondit Geoffroy, qui s'accrochait désespérément au moindre argument, tout en ayant conscience qu'il avait déjà perdu la mise.

-   C'est ça ! Et le meurtre de l'héroïne ! Et la scène de cannibalisme à la fin ! C'est pour amuser les enfants ?

-   Mais oui ! Bougre de crétin ! C'est de l'ironie ! C'est pour faire rire les lecteurs moins coincés que le minable directeur d'une maison d'édition pourrie !

-   Si c'est pas malheureux de gâcher un tel talent ! Dit Laouari d'une voix affligée. Puis ayant pointé son index vers la porte, il hurla : Maintenant sortez !!!

-   Je reste ! »

 

L'éditeur était rouge de colère. Il explosa, heureusement avant l'arrivée des vigiles :

- Si tu n'as pas compris, je vais te le dire d'une autre manière : Tire-toi d'ici ! Bamboula ! »

 

Geoffroy Lantier reçut l'insulte comme un coup de poing au plexus. Il perdit la respiration quelques secondes. Puis, comme la porte s'ouvrait sur deux colosses en uniforme, il cria à l'adresse de Laouari :

 

- Espèce... Espèce de sale bougnoule !!!


Quand, trois mois plus tard, eut lieu la cérémonie de remise du Mickey price France à la cathédrale Notre-dame de Paris, Geoffroy Lantier était sorti de prison depuis deux jours. La façade principale était couverte de publicités lumineuses devant lesquelles un Mickey holographique géant s'agitait à la mesure d'une musique rétro constituée de tubes de variété du siècle dernier.

 

Les bancs de la nef centrale étaient remplis d'officiels. Des politiciens, des industriels, des acteurs et actrices de cinéma en nombre égal. Il y avait là des francophones de toutes origines. Africains, Canadiens, Polynésiens, Périgourdins dont la représentativité respective était soigneusement étudiée pour respecter les quotas. Même la Louisiane, où subsistait encore une toute petite communauté parlant français avait envoyé son représentant : Un nain d'un mètre dix, s'exprimant avec un fort accent cajun, dont la taille, outre qu'elle exprimait parfaitement la faible proportion de francophones aux États Unis, permettait à la minorité des personnes à verticalité contrariée de figurer parmi les invités.

 

Les murs et les chapiteaux étaient recouverts de film-surface présentant des annonces publicitaires animées en deux dimensions. Les vitraux se cachaient derrière des images fixes, de même apparence, qui vantaient les mérites de boissons chocolatées, de plats surgelés, de produits de toilette ; à l'exception de la grande rosace du côté sud qui n'en était que plus majestueuse. Le grand Christ en croix de l'abside principale, à la connotation jugée trop négative, avait été remplacé par une effigie de Mickey. Ainsi que tous les crucifix montrant le martyre de Jésus qui laissaient place à Donald, Minnie, Pluto, Goofy, Daisy, Merlin l'enchanteur, Blanche-neige etc... Et les tableaux représentant les quatorze stations étaient devenus des écrans sur lesquels on pouvait contempler les scènes des premiers dessins animés de Walt Disney ; Pinocchio, Bernard et Bianca, les Aristochats...

 

La foule qui se pressait à l'entrée était contenue par un cordon de vigiles. Mais ceux qui ne pouvaient entrer dans la cathédrale ne perdraient pas une miette de la cérémonie. Dans tout Paris, dans toute la France, et dans tous les pays francophones, des animations holographiques retransmettaient dans tous les lieux publics la cérémonie. Ceux qui étaient aux premiers rangs sur le parvis, en portant leur regard vers l'intérieur, pouvaient voir la dernière aéromobile sortie des usines Bliss qui lévitait sous les grandes orgues au-dessus d'un panneau sur lequel était écrit : « Cette voiture appartiendra à celle ou à celui qui permettra au tronc des pauvres de la paroisse d'atteindre dix millions d'unités monétaires terrestres ! » C'était là une tradition qui perdurait depuis une décennie et qui satisfaisait tout le monde ; La Bliss car company, qui disposait ainsi d'un emplacement publicitaire prestigieux, les donneurs qui espéraient voir leur générosité largement récompensée, et bien sûr l'Église catholique, apostolique et romaine qui était largement rétribuée par la firme.

 

La cérémonie s'ouvrait sur une messe. L'archevêque de Paris, Rachid Ben Mzouda, après avoir récité quelques extraits de l'ancien et du nouveau testament et porté dans ses mains jointes vers le ciel le hamburger qui remplaçait depuis longtemps l'hostie, avait prononcé un discours  émouvant :

-   Nous sommes tous ici, mes frères pour célébrer le livre. C'est un livre qui est à la source de notre religion. Et pas seulement de la nôtre. Je salue nos frères protestants, orthodoxes, juifs et musulmans qui nous honorent aujourd'hui de leur présence. Ainsi que les hindous, bouddhistes, raëliens, moonistes et scientologues qui nous font l'honneur d'assister à cette cérémonie, et nos amis témoins de Jéhovah qui ont choisi de rester dehors. J'espère n'avoir oublié personne. Le livre, donc, est la base de notre spiritualité. Je déplore à ce propos que si peu de gens sachent lire aujourd'hui. Je profite donc de l'occasion qui m'est donnée de m'adresser à une large audience pour vous signaler que la Sorbonne Free High School lance ce mois-ci une campagne promotionnelle sur les cours de langue à l'usage des analphabètes ; 1000 UMTs le trimestre. Profitez-en, c'est une affaire ! Le livre, donc, est l'élément fondateur de notre civilisation et nous ne pouvons que soutenir l'initiative de la compagnie Disney qui, en créant le Mickey price, a permis depuis quelques années à la littérature de renaître. Je remercie le représentant de DWC de sa présence à nos côtés et je lui laisse la parole afin qu'il vous annonce le nom du lauréat.

 

Les projecteurs qui éclairaient l'autel s'éteignirent subitement. Puis les regards se tournèrent vers la grande chaire qui s'illuminait progressivement. Un homme de belle prestance, très élégamment vêtu, s'y tenait, une enveloppe à la main. Il en sortit un papier et le lut d'une voix de stentor :

 

« Le gagnant est, the winner is - et après quelques secondes - : Ernest Macreuse ; pour « Les amis de Bambi » présenté par les éditions Top. »

 

Un tonnerre d'applaudissements fit résonner les murs de la cathédrale. Sur le banc des éditeurs, Azzedine Laouari levait les bras, hilare.

 

À ce moment précis le public ébahi vit passer devant la chaire un homme suspendu à une corde attachée au sommet d'un chapiteau qui était parti d'un triforium latéral et se dirigeait d'un mouvement pendulaire vers l'autre côté de la cathédrale. Il poussait un cri animal « Oooooiiiiooooiiiiiooooo !!! », amplifié par une puissante sono, et son corps café au lait ne portait pour tout vêtement qu'un slip en peau de bête.

 

Les exclamations fusèrent, indignées ou amusées.

 

« - C'est un scandale !

-   Quelle honte !

-   Qui c'est celui là !

-   Si ct'un joke, c'est fun ! - s'exclama le nain cajun.

 

Après trois allers-retours, Geoffroy Lantier, mettant à profit le ralentissement de la corde, sauta à terre dans un mouvement félin. Puis il courut jusqu'à la chaire qu'il escalada prestement. Il saisit le représentant de DWC par les épaules et le poussa sur la balustrade ; jusqu'à le faire basculer. Et il se mit à haranguer la foule :

 

« - Après le marabout et la gravure de mode, c'est à moi de parler ! Je me présente : Geoffroy Lantier, écrivain de génie. Je suis venu ici pour défendre la littérature, la vraie ! Pas la bouillie insipide et prédigérée, semblable à celle que défèque ce crétin de Macreuse et tous ses congénères décérébrés ! - et pointant son index en direction de Laouari - Regardez cet homme ! Il a refusé ma dernière oeuvre sous le prétexte du politiquement correct. Cette saloperie qui interdit aux vrais écrivains de produire de vrais livres ! Mais il n'est pas le seul responsable ! Ma diatribe s'adresse aussi à l'abruti endimanché dont vous pouvez contempler les restes au pied de cette tribune ! Ainsi qu'à tous les primates qui ont collaboré à l'organisation de cette mascarade ! »

 

Des vigiles armés de matraques et vêtus d'uniformes où était imprimée la silhouette de Mickey, accouraient de tous côtés en direction de la chaire. Leur progression était rendue difficile par la densité de la foule qui se pressait dans la cathédrale en essayant de s'approcher de la chaire. Lantier ne leur prêta aucune attention et continua :

 

« - À la faveur d'un séjour que je fis récemment en prison (pardon, je voulais dire « dans un domicile à ouvertures fortement ou totalement hermétiques », ou si vous préférez, en taule), j'ai eu du temps pour réfléchir. J'ai réalisé que, même avec l'appui d'un grand éditeur, ma nouvelle ne pourrait jamais obtenir le Mickey price. Elle est excellente ; mais sa forme PI lui aliènera toujours l'accès au grand public. Quel dommage ! Pensez-vous. Mais ne vous lamentez pas, j'ai trouvé un autre moyen de diffusion ! »

 

Geoffroy Lantier plongea alors sa main à l'intérieur de son slip et en sortit des dizaines de petits feuillets qu'il lança sur la foule. Chacun d'eux portait recto-verso le texte intégral de sa dernière oeuvre qu'il avait recopiée, en caractères minuscules, durant ses nuits passées en prison. Les gens se battaient pour les ramasser. Ce qui entravait encore davantage la marche des vigiles. Mais Lantier voyait bien que le temps lui était compté. Il poursuivit en accélérant le rythme de ses paroles :

 

« Vous verrez ! C'est autre chose que Bambi ! Les plus âgés d'entre vous se souviennent de la littérature d'autrefois. D'avant le comité d'épuration éthique. D'avant l'interdiction du « Lagarde et Michard ». Ça vous rappellera votre jeunesse ! Quand votre cerveau n'était pas encore liquéfié. »

 

Un vigile ayant réussi à se frayer un chemin parmi la foule était arrivé jusqu'à Geoffroy. Il lui asséna avec sa matraque un coup sur la tête qui lui éclata l'arcade sourcilière. L'écrivain eut juste le temps de hurler avant de recevoir une grêle d'autres coups :

 

« À bas le politiquement correct !!! »

 

Juste avant de franchir le portail, maintenu par trois hercules, il réussit à dégager sa bouche ensanglantée de la main qui la couvrait telle un bâillon et cria en se retournant :

 

« Aux chiottes le politiquement correct !!! »

 

Une dame entre deux âges, à la mise très correcte, qui accompagnait un petit garçon, se tenait à proximité du passage. Elle posa ses mains sur les yeux du gosse et lui dit :

 

« Ne regarde pas, chéri. »

 

Puis elle leva les yeux au ciel et murmura :

 

« Si c'est pas malheureux ! Tenir de tels propos dans la maison du Seigneur ! »

 

 

                                              

                                               FIN

 

 

                        Alain Kotsov - 12/09/2003.

 

 

                                       première nouvelle